J’écrivais tout le temps. En marchant, dans ma tête, dans les rues, sur mon bras, dans le train, en mouvement beaucoup, dans des carnets, au fond de la nuit et parfois même du lit. Les mots faisaient sens tout de suite, apparaissant souvent de façon brève, instinctive. Ils s’imposaient à moi avec la musique, la marche, le rythme des phrases, le regard et la vie. Il fallait vite les noter. Plus tard, je piochais dans ma musette la matière récoltée et déposée là, presque une année. Je jubilais. Je m’étonnais d’y trouver des choses oubliées : certains liens, des résonances, certains thèmes récurrents. La structure du texte je la découvrais en retravaillant, après, à la table de travail et sur l’ordinateur. Je rassemblais et j’ordonnais. Je fouinais dans les dictionnaires. Je rencontrais des mots alliés. La construction du recueil venait ensuite avec l’analyse et le recul, le titre et l’édification des chapitres, les espaces, la réécriture souvent. Mais à ce moment-là, je ne pouvais plus lire du tout. Dans une lettre au nom de la revue Action Poétique, Henri Deluy disait, à propos de mes premiers textes: « Nous avons été frappé par une écriture directe, affranchie de toute préciosité, une écriture forte qui recrée, dans une sensibilité retenue, un lyrisme de maintenant, dans une profonde intensité, dans un rapport au monde, riche d’une culture poétique et proche de ce que les femmes apportent de nouveau -un autre rapport au corps- aux écritures d’aujourd’hui. » Je vais tenter de ne pas le faire mentir.
Aujourd’hui, pour moi, s’ouvre une nouvelle façon d’aborder le travail. Une approche neuve, vierge, inconnue. J’ai écrit très peu depuis plus d’un an - sauf mon journal - depuis ma fille. Ma musette est vide. J’ai vécu, sans écrire. Cela n’a pas était que douloureux. Ça a été naturel. Le travail s’est fait ailleurs. Mais surtout cela révèle d’un véritable changement qui ne pourra qu’apparaitre sur la feuille. Je n’ai pas encore décidé de la forme définitive du recueil, strophes aux vers brefs ou prose poétique murale. Elle se déterminera possiblement d’elle-même, surement différente. Je ne souhaite pas vous sembler nonchalante. Je vous parle de l’instant où je me trouve, au plus juste j’essaye. C’est de votre confiance dont j’ai besoin pour mener à bien ce projet. Je me suis préparée à retrouver les mots, on pourrait croire ailleurs, peut-être moins arrogante qu’avant. La rédaction n’en étant pas encore débutée, je vous en parle comme ça, sans chichi. Je ne fais plus de manières même si je fais attention.
Mon écriture est intrinsèquement liée aux sentiments. Je crois que cela est pérenne. Je peux vous dire ce que j’aimerais partager, voilà tout, et que je mène ma recherche vers la simplicité et l’épure. Quand on regarde danser Fred Aster, on voit un homme qui vole, qui virevolte. Il semble si léger, la somme énorme d’heures de labeur a disparu, il reste la finesse, la magie, le sourire. C’est bouleversant. Tenter une forme évidente qui ferait penser que « c’est facile », voilà certainement une contrainte démesurée mais ne pas s’y risquer serait malhonnête. Heureusement, je ne peux pas vous garantir un résultat irréprochablement conforme à cette note d’intention, la matière en est vivante, mouvante et donc imprévisible.
Cet ouvrage poétique traite de ce qu’est le travail d’être humain, celui que chacun doit accomplir pour devenir un être libre. Il a à cœur d’inventorier les diverses forces, parfois insoupçonnées, dont on dispose en tant qu’individu pour parvenir à être digne au monde et à l’humanité, à se mettre debout, à se tenir droit. Dans un système où la majorité de la population vit aliénée - par la misère, par sa condition sociale, familiale, par une profession subie ou par le manque de travail, par les bons sentiments et l’hypocrisie…- je veux fabriquer une petite politique du quotidien, du minuscule, un petit manuel d’étique, sans morale ou prétention mal placée, qui serait plutôt comme un refleurissement. Esquisser comment chaque geste que nous accomplissons porte sens et contribue à engendrer nos vies, nos choix, la liberté, ce célèbre battement d’ailes du papillon. Dire que sont bonnes et bénies les heures où nous sentons tout à coup le besoin de faire halte un instant dans l’agitation de la journée, pour mettre la main sur nos yeux et nous interroger sur le sens de telle ou telle chose. Exprimer le refus d’être esclave et écrire cette quête, pour nous qui marchons vers la mort, tranquillement ou non, apprivoisés ou méfiants, nous qui sondons l’abime.
Il y a les bas-fonds, la faiblesse, la haine, la merde, la méchanceté, l’imposture, l’aspiration, la reconnaissance. Autant de sujets à prendre à bras le corps, à regarder en face, en conscience, pour pouvoir enfin parler du beau (sans vouloir faire beau), regarder éclore les fleurs sur le tas de lisier. L’acceptation de soi sur la terrasse. Pour enfin aimer l’autre. La passion dépassée, l’effervescence première aplatie, raconter l’amour vrai découvert et chétif, qui se construit pierre à pierre au-delà de l’orage, l’altruisme qui se meut encore dans son fondement. Un peu plus loin, transcrire la puissance qu’il exerce et adjoint à nos corps, du tressaillement à la caresse, de l’attente à l’action, du repos à la guerre, le choyer comme un ex-voto mexicain.
Il existe dans une langue des mots qui, lorsqu’on les lit, éveillent tant de souvenirs qu’immédiatement tout un monde se dresse devant nous, un monde d’émerveillement et d’exaltation. Il suffit de penser à « étoiles », « fontaine », « rose trémière », « neige » ou « nuit ». Ils ne signifient pas seulement l’objet qu’ils dénomment, mais aussi et surtout ce qui se cache derrière eux, ce qui est insaisissable, leur aura, leur âme. Ce sont des mots constellés, des mots de poésie. J’ai envie de ces mots, de l’humilité des petites choses, de la distance, des coccinelles, des soleils en devenir, de la joie qu’ils procurent, des échappée, de la paix et de l’ivresse, du dépassement de soi, du don et de la danse. J’ai envie de confronter ces mots à notre réalité, brutale, d’assister à la bataille sans attendre de vainqueur.
Là où le « je » réapparait, il s’assume, dans cette quête d’être, unique, fort et fragile, pour prendre une place universelle, la main tendue, où chacun peut retrouver une part de soi. J’espère.
Je viens d’ouvrir un livre pris dans la bibliothèque, pas tout à fait au hasard, et relis doucement :
« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi-totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. Être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre, devant un livre. Une immensité vide. Un livre éventuel. Devant rien. Devant comme une écriture vivante et nue, comme terrible, terrible à surmonter. Je crois que la personne qui écrit est sans idée de livre, qu’elle a les mains vides, la tête vide, et qu’elle ne connaît de cette aventure du livre que l’écriture sèche et nue, sans avenir, sans écho, lointaine, avec ses règles d’or, élémentaires : l’orthographe, le sens. »* Voilà en guise de conclusion, je vais mettre un peu de compost au pied du rosier, comme pour lui tout est à recommencer.